La dimension prophétique de l’Église en Afrique

Written by on octobre 27, 2016

La dimension prophétique de l’Église en Afrique :

Miséricorde divine, source d’espérance

pour la Nouvelle Évangélisation

 

Introduction

cardinal-ouadreogoChers frères dans l’épiscopat, chers congressistes, je prends la parole presqu’à la fin de ce congrès qui a focalisé toute notre attention sur le thème : « la Miséricorde divine : source d’espérance pour la Nouvelle Évangélisation en Afrique« . Je voudrais dire toute ma reconnaissance aux organisateurs pour cette initiative qui nous permet de réfléchir sur ce thème de la miséricorde, au bénéfice de notre Église d’Afrique, en cette Année Sainte. Nous avons eu l’occasion d’entendre des interventions qui nous ont permis d’approfondir ce thème en partant d’abord des fondements vétérotestamentaires et néotestamentaires. Après cet éclairage biblique, il nous a ensuite été donné d’écouter l’apport du Magistère d’une manière générale, tout en concentrant notre attention sur l’enseignement du Pape Jean-Paul II et sur la vie des saints, avant de nous mettre devant les différents défis actuels et les signes d’espérance pour l’Afrique. Dans cette prise de conscience des différents défis et des signes d’espérance, le congrès nous a permis de porter notre attention spécialement sur la famille en Afrique face aux défis de la modernité. Ce regard lucide sur la réalité pastorale de notre continent ne pouvait que faire appel à la Miséricorde divine qui est la source du véritable bonheur pour l’homme d’aujourd’hui et de toujours. Mon intervention s’insère dans cette dynamique de synthèse qui fait appel d’une certaine manière aux données déjà évoquées dans les différentes communications pour ensuite orienter dans un effort de prospection notre marche ecclésiale. Ainsi, le thème de ma conférence est : « La dimension prophétique de l’Église en Afrique : Miséricorde divine source d’espérance pour la Nouvelle Évangélisation« . La préparation de ce thème m’a rappelé une lumineuse phrase de l’encyclique Dives in misericordia de Jean-Paul II qui affirmait que « l’Église vit d’une vie authentique lorsqu’elle professe et proclame la Miséricorde, attribut le plus admirable du Créateur et du Rédempteur, et lorsqu’elle conduit les hommes aux sources de la Miséricorde du Sauveur, dont elle est la dépositaire et la dispensatrice »[1]. Cette phrase que le Pape François reprend dans sa Bulle d’indiction de l’Année Sainte nous dit le défi qu’a l’Église de professer et de dire la miséricorde divine et d’y conduire les hommes. Sans aucun doute, en traitant ce thème, il y a le risque que je revienne sur des choses déjà dites. J’aurais pu commencer par clarifier certains des termes de l’intitulé de ma conférence. Mais pour éviter d’allonger ma communication, je ferai de sorte que mon approche du sujet rende compte et clarifie la spécificité de la formulation. Certes, il y a plusieurs manières pertinentes de traiter ce thème. Mais nous estimons qu’après avoir entendu toutes ces contributions des jours précédents, la qualité de l’écoute peut n’être plus comme au début. Nous voulons, par un détour dans l’histoire et en faisant appel à la force des images et du témoignage, faire voir comment la dimension prophétique de l’Église en Afrique s’insère et doit s’insérer dans la longue tradition de l’Église universelle. Ce détour par l’histoire est une relecture saisie sur le vif de la conscience de cette dimension prophétique de l’épouse du Christ. Après ce premier pas, nous verrons comment dans un deuxième pas, la réalité de l’Afrique et les défis de son Église doivent être l’humus qui alimente et aiguise la fibre missionnaire en vue de la Nouvelle Évangélisation qui sera l’objet de notre troisième pas.

  1. L’histoire, lieu d’expression de la conscience de la dimension prophétique de l’Église

Parlant de la miséricorde divine, le Pape François rappelait qu’elle « se manifeste concrètement à l’intérieur de tant d’événements de l’histoire du salut »[2]. C’est justement cette manifestation concrète de la miséricorde de Dieu à l’intérieur de l’histoire du salut qui est le lieu de la prise de conscience de la dimension prophétique de l’Église. En cela, la miséricorde de Dieu n’est pas une idée abstraite, mais une réalité concrète. Elle a un visage, Jésus-Christ. En vue de nous aider à bien vivre le Jubilé extraordinaire, des icônes de la miséricorde, des figures de prophètes, des témoins et des apôtres de la miséricorde nous ont été donnés. Parmi ces figures, on peut citer les noms de Sainte Faustine Kolwalska, de Saint Jean-Paul II, de la Bienheureuse Thérèse de Calcutta, de Saint Pio de Pietrelcina et de Saint Léopold Mandic. Ces icônes ont donné chair à l’invitation de Jésus à être miséricordieux comme notre Père céleste est miséricordieux. Par conséquent, ces témoins expriment en diverses manières et font voir les multiples facettes de la miséricorde. Dans la même logique, l’histoire de l’Église, même avec ses pesanteurs, est comme une icône qui dit la valeur irremplaçable de la miséricorde pour l’Église et le monde. Pour mieux percevoir cette donnée, nous allons faire recours à trois événements-signes de l’histoire.

  1. 1. Le recours à trois événements-signes de l’histoire de l’Église
  2. Dans l’Eglise primitive, le premier événement-signe est en lien avec l’hérésie de Marcion. Cette hérésie, qui a marqué l’histoire de l’Église, est un moment important et une belle illustration de la gravité de l’enjeu de notre étude. Marcion a été à l’origine d’une crise qui a menacé la foi de l’Église. Il a entraîné l’Église à prendre position par rapport aux contenus de la foi et spécialement la définition de la notion du Dieu chrétien. Parce qu’il opposait radicalement le Dieu de l’AT, Dieu mauvais et vengeur au Dieu Père de bonté et de miséricorde, révélé par Jésus-Christ, il a contraint l’Église à clarifier sa doctrine et à fixer le canon des Écritures[3]. Marcion a donné naissance à une église organisée et structurée qui portait atteinte à l’unité de la grande Église. Cet hérétique avait beaucoup de ressources et grâce à de riches donations, il avait tenté de s’imposer dans l’Église de Rome pour atteindre les sommets. Mais à cause de son hérésie, Marcion fut condamné et l’Église s’engagea à restituer même le don qu’elle avait reçu de l’hérétique d’un montant de 200000 sesterces. On fait remarquer que « l’importante somme aurait été utile à l’Église de Rome, qui, tout de suite, s’était distinguée par sa charité effective envers les pauvres, comme l’atteste saint Justin, qui parle des collectes dominicales pour les aider. La restitution des 200000 sesterces dut être particulièrement difficile à effectuer, mais elle rappelle que, pour la communauté chrétienne, charité et vérité sont inséparables, et qu’ensemble elles sont la manifestation de la miséricorde divine»[4]. Cet événement de l’Église primitive est une pierre millénaire qui rappelle la claire conscience ecclésiale de l’identité du Dieu chrétien et le refus de toute compromission si bien que la cohérence et la rectitude commandait de restituer la somme d’argent donnée par Marcion qui aurait pourtant rendu service. Cet événement se passe de commentaire.
  3. Le second événement-signe est lié à la figure de l’empereur Julien l’Apostat. Nous nous appuyons sur l’analyse bien perspicace du Pape Benoît XVI dans son Encyclique Deus Caritas est. Julien l’Apostat avait essayé de restaurer le paganisme, l’antique religion romaine, en le réformant partant de l’exemple fascinant qu’il avait de la charité organisée et pratiquée par l’Église. De la sorte, il voulait que sa nouvelle religion « puisse devenir réellement la force entraînante de l’Empire »[5]. En effet, Benoît XVI note que Julien l’Apostat pouvait écrire « que l’unique aspect qui le frappait dans le christianisme était l’activité caritative de l’Église. Pour son nouveau paganisme, ce fut donc un point déterminant que de créer, à côté du système de charité de l’Église, une activité équivalente dans sa religion. De cette manière, les « Galiléens » – ainsi disait-il – avaient conquis leur popularité »[6]. Ce témoignage d’un païen sur la dimension caritative de l’Église dit la force du christianisme dans sa capacité d’attraction, dans son dynamisme missionnaire. Que l’empereur païen combatte le christianisme et s’engage à reproduire un aspect essentiel de la foi chrétienne est un rappel de la dimension prophétique de l’action ecclésiale.
  4. Le troisième événement-signe est une analyse du témoignage des martyrs de l’Ouganda. Nous terminons cette relecture de l’histoire de l’Église en portant notre attention sur un événement qui ouvre sur l’histoire de l’Église contemporaine. Le courage extraordinaire de Charles Lwanga et de ses compagnons sans oublier les autres membres de confession anglicane restera un point de référence pour l’Église. Plusieurs de ces martyrs ont reçu le baptême quelques jours avant leur mort. Nous sommes en présence d’un courage extraordinaire qui constitue une grande leçon et un défi pour les chrétiens. C’est le témoignage d’une foi héroïque qui continue de stimuler et d’inspirer l’Église et les chrétiens d’Afrique en les questionnant sur leur fidélité. En effet, c’est au nom du baptême que ces martyrs ont reçu qu’ils refusent de renier le Christ. Comme chrétiens à la suite de ces martyrs, nous sommes interpellés sur la sincérité de notre adhésion de foi. Etre chrétiens, c’est avoir le courage d’être des témoins du Christ. Au-delà de leur témoignage et de leur sacrifice, les martyrs de l’Ouganda restent des exemples à suivre, pour les chrétiens du continent africain qui sont appelés à puiser dans leur force et dans leur courage pour proclamer Jésus Ressuscité. Dans la simplicité du don de leur vie, ces martyrs nous rappellent qu’être chrétiens, c’est assumer un style de vie et faire des renoncements qu’on est prêt à professer même devant la cruauté d’un tyran. C’est en partant de ce témoignage qui est allé jusqu’au sang que Paul VI, lors de sa visite à Kampala, pouvait affirmer :

« Ils ont accompli l’action la plus héroïque et donc la plus grande et la plus belle… Ils sont ainsi nos champions, nos héros, nos maîtres. Ils nous enseignent comment nous devons être chrétiens. Ecoutez-moi: un chrétien doit-il être lâche? Doit-il avoir peur ? Doit-il trahir sa propre foi ? Non, n’est-ce pas ? Vos martyrs nous enseignent comment doivent être les vrais chrétiens, et spécialement les jeunes, les Africains. Les chrétiens doivent être, comme l’écrivait Saint Pierre, «forts dans la foi » (1 P 5, 9). Vos Martyrs nous enseignent tout ce que veut la foi! »[7].

De ces différents événements-signes, nous percevons un sens aigu de la connaissance de ce que l’Église est en vérité. Il y a certes la conscience que nous avons de nous-mêmes, mais nous ne devons pas oublier la manière dont les autres nous perçoivent et l’image que nous donnons de nous-mêmes sans le savoir. Ces différents événements-signes disent la dimension prophétique du témoignage de l’Église[8]. On aurait pu continuer à donner des exemples. Mais ces événements suffisent à faire voir la dimension prophétique de l’Église.

  1. 2. Les enseignements de ces événements-signes

Le parcours que nous venons de faire à travers la relecture de l’histoire de l’Église nous permet de remonter à la véritable identité de l’Église qui est un mystère. Chacun de ses événements montre qu’était en jeu l’identité de l’Église. Ces événements invitent à faire grandir la conscience de chaque baptisé d’être membre du corps mystique du Christ et, par conséquent, d’être appelé à la coresponsabilité dans l’annonce de l’Évangile. Il ne pouvait en être autrement car « l’Église étant, dans le Christ, en quelque sorte le sacrement, c’est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain » (Lumen Gentium, n. 1), elle doit être toujours plus expression et instrument de l’amour de Dieu. De cette vérité, le Pape François pouvait en tirer les conséquences en affirmant que « la vérité première de l’Église est l’amour du Christ. L’Église se fait servante et médiatrice de cet amour qui va jusqu’au pardon et au don de soi. En conséquence, là où l’Église est présente, la miséricorde du Père doit être manifeste »[9]. Il s’impose que l’Église existe et doit être instrument et expression de l’amour miséricordieux de Dieu.

 

 

  1. 3. Le mystère de l’Église, instrument et expression de l’amour de Dieu

Pour parler du mystère de l’Église, comme instrument et expression de l’amour de Dieu, on doit remonter au Credo pour rappeler le lien vital de l’Église avec l’Esprit Saint. En effet, le Credo ne fait méditer le mystère de l’Église qu’après avoir achevé de faire professer la foi en la Trinité. Tout cela a un sens profond : cela n’est pas un hasard. Car, on concevait que tout le symbole se terminait par l’Église, parce que c’était en elle qu’en fin de compte le symbole trouvait son autorité. L’Église est le lieu choisi par Dieu pour qu’y soit invoqué son nom. C’est en elle que nous recevons le pardon. L’Église est la Mère qui nous apporte la régénération. Dans le symbole, l’Église est toujours associée à l’Esprit. Credo … sanctam Ecclesiam catholicam. Nous professons que l’Église est formée par l’Esprit Saint, qu’elle est son œuvre propre, l’instrument par laquelle il nous sanctifie. C’est par l’Église, en elle, par la foi qu’elle nous communique, que nous avons part à la communion des saints, à la rémission des péchés, à la résurrection pour la vie. L’Église est la maison de Dieu et c’est en elle qu’il nous accueille pour nous remettre nos péchés[10]. Ainsi, toute l’Église est modelée par l’amour dans son essence, dans ses caractéristiques, dans ses fonctions, dans ses sacrements… Ainsi, l’Église est la communauté de ceux qui mettent le Christ au centre de leur amour. La miséricorde traverse toute la vie de l’église et de l’existence chrétienne. On peut résumer en disant avec le Pape François que « la miséricorde est le pilier qui soutient la vie de l’Eglise. Dans son action pastorale, tout devrait être enveloppé de la tendresse par laquelle on s’adresse aux croyants. Dans son annonce et le témoignage qu’elle donne face au monde, rien ne peut être privé de miséricorde. La crédibilité de l’Eglise passe par le chemin de l’amour miséricordieux et de la compassion. L’Eglise « vit un désir inépuisable d’offrir la miséricorde » »[11]. Le parcours que nous venons de faire est comme une contemplation de ce que doit être toujours l’Église. Il s’agit de la vision, de l’objectif que toute communauté de croyants doit réaliser. Mais avant de parvenir à réaliser cet objectif, cette vision, il nous faut faire une analyse sans complaisance de la réalité concrète de notre Église Famille de Dieu en Afrique.

  1. La situation du continent et de l’Église en Afrique

Après notre regard porté sur la dimension prophétique de l’Église, nous ne devons pas oublier que cette institution, dans son cheminement terrestre, vit dans une tension de conversion continue car Ecclesia semper purificanda. Cet aspect de ma conférence, qui est une analyse de la situation du continent, a été déjà abordé par certains de mes devanciers. Je voudrais juste faire une considération rapide. Le regard que nous portons sur la situation du continent et de son Église évite ce qu’on appelle aussi bien « l’excès de diagnostic qui n’est pas toujours accompagné de propositions qui apportent des solutions et qui soient réellement applicables » qu’un « regard purement sociologique, qui ait la prétention d’embrasser toute la réalité »[12]. La manière juste pour approcher les réalités de la foi consiste dans « un discernement évangélique »[13], « un regard éclairé et affermi par l’Esprit Saint »[14].

  1. 1. L’interdépendance du continent et de l’Église en Afrique

Il nous faut souligner qu’il s’agit d’abord dans notre analyse de l’Église en Afrique avec ses particularités, ses défis, ses pesanteurs et ses forces. Cette analyse ne fera qu’entrevoir plus urgemment le besoin de vivre la miséricorde, d’accueillir le temps de la miséricorde. Mais convenons avec Africae Munus que d’une part que « les chrétiens sont marqués par l’esprit et les habitudes de leur époque et de leur milieu » (Africae Munus, n. 32) et d’autre part que « pour aider les sociétés africaines à guérir des blessures de la division et de la haine, les Pères du Synode invitent l’Église à se souvenir qu’elle porte en son sein les mêmes blessures et amertumes » (Africae Munus, n. 155). Cette observation pertinente fait comprendre que les problèmes du monde sont aussi les problèmes de l’Église. C’est d’ailleurs ce que la Constitution pastorale Gaudium et spes affirmait concernant « les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, (qui) sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur »[15]. Avant de traiter des problèmes de l’Église, une analyse rapide de la situation du continent permettra de dresser ce qui est comme l’arrière fond d’un ensemble.

  1. 2. Quelques défis du continent africain

On affirmait jadis que le monde était bipolaire. Mais on s’accorde à dire qu’aujourd’hui, il est multipolaire. Il n’y a plus aucune puissance de poids suffisant pour attirer des alliés et pour peser sur la marche d’un monde qui n’est plus organisé de manière hiérarchique. Cette situation engendre un déficit de gouvernement du monde. Ainsi, nous avons une mondialisation sans gouvernance mondiale. Cette situation génère sur le continent africain un sentiment parfois d’abandon ou de désintérêt. C’est ainsi qu’on voit des États qui peinent à se maintenir parce que les puissances étrangères ont longtemps joué de leurs influences si bien que la classe politique a été comme des marionnettes ou des figurants servant des intérêts occultes. Cette situation est parfois si grave qu’on peut dire au regard de certains signes que certains États sont effondrés tellement ils n’ont plus de stabilité. Il y a une profonde crise de gouvernance et de légitimité au sommet des États. Des conflits et des guerres éclatent ici et là. Au lieu d’avoir des institutions fortes, on passe le temps à se fier à des hommes prétendus forts. De fait, un désordre structurel s’installe dans plusieurs pays parce qu’on refuse la culture de l’alternance politique. On se dit indispensable et c’est la médiocrité qui est érigé au sommet des États. Dans ce contexte, la jeunesse ressent cette situation plus durement et cela explique que plusieurs jeunes ne trouvent leur salut que dans l’immigration. Ainsi, on ne s’étonnera pas que des groupes jihadistes, voulant exporter leur idéologie, trouvent dans le désarroi de certains jeunes, des proies faciles prêtes à mettre leurs pays et leurs régions à feu et à sang. C’est ainsi que l’intégrisme prend une ampleur de plus en plus inquiétante sur le continent africain. Devant les fous de Dieu, les États sont peu préparés à trouver une réponse adéquate si bien que nous vivons dans une peur obsessionnelle des d’attaques terroristes… C’est dans ce contexte d’ensemble que l’Église du continent doit exercer sa mission. Nous comprenons que les défis sont nombreux si bien que nous ne retiendrons que quelques-uns de ceux qui nous semblent plus aptes à traduire le besoin de recourir à la miséricorde divine.

  1. 3. Quelques défis de l’Église sur le continent africain

Comme nous l’avons déjà soutenu, les problèmes de l’Église ne peuvent être analysés sans tenir compte du fait que les chrétiens sont fils de leur temps. Mais ne pouvant aborder tous les problèmes, nous analysons quelques défis de l’Église en Afrique. C’est la raison qui nous amène à choisir des questions liées à la famille, l’Église domestique et au témoignage de vie au sein de nos Églises diocésaines.

Que la famille soit le « sanctuaire de la vie » et le « laboratoire d’humanité » est une donnée certaine. C’est dans la famille que se modèle de manière primordiale le visage d’un peuple et la transmission des valeurs fondamentales de la vie[16]. Dans cette optique, l’éducation joue un rôle irremplaçable car l’enfant a besoin d’une tutelle pour s’épanouir tout comme les plants dans une pépinière. De plus, le témoignage d’amour entre les parents, l’expérience du pardon, l’entraide entre les membres de la famille, la fonction de l’autorité parentale, l’accueil de la vie sont des lieux privilégiés qui structurent la personnalité. Quand ces expériences font défaut, on fausse les bases sur lesquelles chaque être humain est appelé à se construire en vue de parfaire son humanité pour le service de la communauté. Mon expérience pastorale dans une grande ville comme Ouagadougou me permet de dire, que malgré une option pour une pastorale de proximité, on est toujours débordé par le nombre de familles qu’on devrait visiter régulièrement. Pourtant, elles sont nombreuses les familles qui vivent des expériences difficiles et le passage d’un prêtre pourrait apporter la lumière de l’Évangile dans des situations parfois humainement sans issue. Ils sont nombreux les parents qui démissionnent dans leur rôle d’autorité et de référence si bien que des enfants grandissent sans une vraie expérience du père qui devrait pourtant les préparer à accueillir la révélation du Dieu Père. Combien de personnes vivent blessées par la vie et les cicatrices qu’elles portent ne reçoivent aucune attention ? Combien de familles vivent dans la misère et doivent se débrouiller chaque jour pour trouver la pitance ? Combien de jeunes ne trouvent pas de travail parce que le chômage est endémique ? Combien de jeunes enfin doivent entrer dans le circuit de la drogue ou de la délinquance ou se prostituer parce qu’ils n’ont pas de perspective devant eux ? Ainsi, on rencontre des familles déchirées, disloquées par tant de conflits. On doit être lucide car en plus de ces difficultés, on ne doit pas oublier qu’une culture de la mort véhiculée par des idéologies du genre et le relativisme moral sapent insidieusement la famille en Afrique. Par ailleurs, cette culture engendre la violence et malheureusement, il y a une expérience du pardon qui est toujours plus rare dans les familles.

A ce tableau de défis sur la famille, Église domestique, il faut souligner aussi l’influence de toutes ces expériences sur la vie ecclésiale. Je ne voudrais pas m’étendre sur les nombreux défis mais je m’en voudrais de ne pas souligner la perte du sens ecclésial qui se traduit par le refus des communautés ecclésiales d’accueillir dans la foi et l’espérance l’inconnu de Dieu qui est donné dans le choix d’un nouveau pasteur comme évêque ou comme curé. Malheureusement, ces situations deviennent de plus en plus nombreuses et elles posent de vraies questions sur la conversion de nos communautés et sur le sens qu’elles ont de l’Église et du sacerdoce. Quand on refuse un évêque nommé parce qu’il vient d’ailleurs, ou parce qu’il n’est pas de notre ethnie, on peut légitimement se poser la question sur la catholicité de nos communautés. Et même sans aller jusqu’à ce point, on peut se demander si on doit donner le nom de chrétien à des gens parfois des prêtres qui font prévaloir des critères de sang ou de région dans le choix des responsables de l’Église.

Toujours dans le même registre, quel est le style de vie que nous donnons comme évêques, comme prêtres et comme religieux ou religieuses ou comme laïcs dans nos communautés chrétiennes ? Quel est notre effort de collaboration et de communion ? Quelle est la qualité de notre fraternité sacerdotale ? Quelle est la qualité de notre vécu ou de notre exercice de l’obéissance ? Quelle est notre capacité à nous remettre en cause ? Quelle est notre effort dans la réalisation d’une bonne administration dans la transparence ? Quel est notre témoignage par rapport aux dieux modernes ? On pourrait continuer la liste des questions qui attendent de nous un effort de clarté. Dans ce sens, on pourrait adjoindre les 15 maladies de la curie présentées par le Pape François qui sont en réalité les 15 possibles maladies de toute communauté chrétienne[17]. Il y a une certaine mondanité spirituelle, pour reprendre l’expression du Pape François, se cachant « derrière des apparences de religiosité et même d’amour de l’Église, (qui) consiste à rechercher, au lieu de la gloire du Seigneur, la gloire humaine et le bien être personnel »[18]. En d’autres termes, « il s’agit une manière subtile de rechercher ses propres intérêts, non ceux de Jésus-Christ »[19]. Et c’est justement dans ces questions de mondanité spirituelle que se joue la crédibilité de notre état de vie, de notre ministère, de notre témoignage ecclésial et par conséquent la force du témoignage prophétique de l’Église.

Ce rapide parcours, n’est pas l’expression d’un afro-pessimisme ou d’une délusion face aux défis de notre Église. Vous convenez avec moi, que l’espérance chrétienne nous enseigne que les malheurs ne sont pas sans issue puisque le Christ est vainqueur de la mort, notre dernier ennemi. Nos misères sont le trône de la divine miséricorde. Car c’est dans la faiblesse de l’homme et de l’Église que se manifestent la force et la puissance rédemptrice du Christ. Avec le Pape François, nous convenons que « le temps est venu pour l’Eglise de retrouver la joyeuse annonce du pardon. Il est temps de revenir à l’essentiel pour se charger des faiblesses et des difficultés de nos frères »[20]. En cela, la miséricorde divine est source d’espérance pour la Nouvelle Évangélisation et une occasion pour chaque membre de l’Église de se convertir pour mieux en être témoin.

III. La Miséricorde, source d’espérance pour la Nouvelle Évangélisation

Pour être en phase avec la Nouvelle Évangélisation, nous devons chercher à lire les signes des temps et à écouter ce que l’Esprit dit à Église aux Églises afin de mieux être des témoins de la miséricorde divine. En partant de cette exigence, l’Église doit parler de Dieu aux hommes de notre temps de la façon la plus compréhensible en annonçant l’Évangile de façon renouvelée. Cette annonce de façon renouvelée ou « Nouvelle Évangélisation concerne, en particulier, le service de l’Église en vue de la réconciliation, de la justice et de la paix »[21]. Les défis que nous avons évoqués appellent et interpellent l’Église, l’appelant à assumer toutes ses responsabilités au sein du continent. Les différents défis permettent de mettre en pleine lumière l’actualité de la miséricorde aujourd’hui. Devant tant de souffrances, de blessures, d’exclusions du progrès économique et culturel… quelle peut être la solution si ce n’est la miséricorde divine ? Comme alors Jean XXIII, dans son discours d’ouverture au Concile Vatican II, affirmait qu’« aujourd’hui, l’Église du Christ préfère recourir au remède de la miséricorde plutôt que de brandir les armes de la sévérité »[22], de même, il convient d’actualiser cette attitude pastorale en notre temps. Si en effet le central de l’Évangile est la miséricorde, il ne fait aucun doute qu’elle est la réponse adéquate au signe des temps. En ce dernier point de notre démarche, je voudrais donner juste des orientations montrant comment la miséricorde est source d’espérance pour l’annonce aujourd’hui.

III. 1. La miséricorde, invitation à convertir de notre image de Dieu et de l’homme

Dans la perspective de la Nouvelle Évangélisation, la Bonne Nouvelle de la miséricorde est une invitation à une vraie conversion de notre image de Dieu : Nous devons constater que pour plusieurs personnes, le visage du Dieu Père s’est obscurci et a été terni. Le nom de Dieu est invoqué pour tant de causes même pour celles qui sont profondément contraire à Dieu. De fait, on tue de plus en plus au nom de Dieu. Faire expérience de la miséricorde de Dieu fait comprendre que le vrai Dieu ne tue pas mais il accepte de laisser tuer son Fils pour que l’homme puisse vivre. Nous devons avoir conscience que l’hérésie de Marcion même si elle a été vaincue, elle hante toujours l’expérience chrétienne. En effet, on a souvent manqué d’équilibre en annonçant de façon unilatérale le Dieu juste qui punit et parfois, on a fait la publicité de l’image d’un Dieu vengeur, tout en sous-estimant le message du Dieu miséricordieux. Prendre appui sur la miséricorde divine, c’est annoncer que Dieu se penche sur la misère de l’homme. Il n’est pas un Dieu qui plane au-dessus des nuages, qui se désintéresse du destin des hommes, mais plutôt il se laisse émouvoir et toucher par la condition humaine. Si Dieu, en raison de sa miséricorde, s’est abaissé au point de se faire homme et de mourir sur la croix, on doit pour toujours disqualifier toutes les caricatures de Dieu. Il est celui qui entend le cri de son peuple et voit sa misère. Dieu marche avec son peuple et l’accompagne sur le chemin de son histoire.

Convertir notre image de Dieu, c’est convertir aussi notre image de l’homme. Si Dieu n’est pas le Dieu lointain et vengeur, s’il est allé jusqu’à se faire homme et à mourir sur la croix pour nous, il nous donne une révélation sur le vrai visage de l’homme. Les Pères de l’Église ont montré l’originalité du christianisme, où Dieu manifeste sa miséricorde en prenant un visage humain. L’incarnation est l’expression de la surabondance de la miséricorde de Dieu qui vient sauver l’être humain. Cet agir de Dieu dit son ouverture envers l’homme, dit aussi la valeur de l’homme aux yeux de Dieu. Avec la miséricorde, nous touchons la vraie identité de l’homme. En d’autres termes, la miséricorde divine nous permet de découvrir tout le mystère qui entoure l’homme, le « sacrement du frère ». Dieu aime l’homme et ne se laisse pas décourager par ses révoltes. De même, le chrétien est appelé à imiter Dieu dans son attitude vers les hommes. Cette conversion dans la conception de l’image de Dieu et de l’homme conduit à faire de la miséricorde comme programme et style de vie du chrétien.

III. 2. La miséricorde comme programme et style de vie du chrétien

Quand on reconnaît que la miséricorde est le cœur de l’Évangile, le pilier de la vie de l’Église, il va de soi que cette donnée structure la vie des chrétiens. Le chrétien est un homme qui a le cœur ouvert, qui sait se laisser toucher et des yeux ouverts, qui savent percevoir le besoin des autres et des mains pour leur venir en aide. Benoît XVI avait bien raison quand il indiquait que « le programme du chrétien – le programme du bon Samaritain, le programme de Jésus – est « un cœur qui voit ». Ce cœur voit où l’amour est nécessaire et il agit en conséquence. Naturellement, à la spontanéité de l’individu, lorsque l’activité caritative est assumée par l’Église comme initiative communautaire, doivent également s’adjoindre des programmes, des prévisions, des collaborations avec d’autres institutions similaires »[23]. Ce rappel du programme du chrétien qui est le programme de Jésus n’a d’autre but que de nous aider à rendre tangible et visible la miséricorde divine. Cette visibilité de la miséricorde passe aussi par la communion et la collaboration.

III. 3. La miséricorde comme invitation à plus de communion et de collaboration

Nous avons eu l’occasion de faire le point de la qualité des relations au sein de l’Église. Étant pourtant la famille de Dieu, l’Église doit être le lieu où les uns portent les faiblesses des autres et où l’on apprend à soigner les blessures, à les soulager avec la consolation, la solidarité et l’attention. Ainsi, la miséricorde nous apprend à nous laisser toucher par le malheur d’autrui et à agir en conséquence. De cette manière, le monde qui est parfois marqué par l’indifférence et le froid dans les relations peut revivre. Nous A Lampedusa, le Pape François a relevé que «La culture du bien-être nous rend insensibles aux cris d’autrui» et «aboutit à une globalisation de l’indifférence». Nous pourrions lutter contre cette tendance à travers notre solidarité. A travers le langage et les gestes qui expriment la miséricorde, on brise le cercle vicieux et on ouvre le cœur des personnes en vue d’une expérience de fraternité. Tout cela ne fait que nous rappeler le signe distinctif des disciples du Christ qui est l’amour des frères et sœurs.

Cette invitation à plus de communion et de collaboration répond aussi à un besoin plus pressant dans la gestion ecclésiale. Nous avons évoqué la question de l’absence du sens de l’Église et de la conscience de sa catholicité, qui devrait aider à accueillir dans la foi, l’inconnu de Dieu, dans les pasteurs envoyés à son Église. La miséricorde, qui invite à plus de communion et de collaboration, ne peut qu’aider à élargir le cœur des chrétiens et à ne pas réduire le mystère de l’Église et celui de ses pasteurs à un cercle d’amis ou frères de même sang. On doit faire grandir la coresponsabilité dans l’animation de la vie ecclésiale. Cette même dimension doit contribuer à soigner la fraternité sacerdotale et la charité pastorale. Il est bien clair qu’on annonce mieux l’Évangile par l’exemple que par seulement les paroles. On doit donc être attentif à promouvoir une culture du témoignage. Parce que l’exercice de la charité est un devoir de toute l’Église, les pasteurs doivent être de ceux qui stimulent et donnent l’exemple à l’ensemble de la famille ecclésiale. Nous allons maintenant montrer comment dans la Nouvelle Évangélisation, il convient de redécouvrir l’actualité des œuvres de miséricorde.

III. 4. L’actualité des œuvres de miséricorde corporelles et spirituelles

Dans la Bulle d’indiction du Jubilé extraordinaire de la Miséricorde, il a été expressément demandé qu’on réfléchisse « durant le Jubilé sur les œuvres de miséricorde corporelles et spirituelles. Ce sera une façon de réveiller notre conscience souvent endormie face au drame de la pauvreté, et de pénétrer toujours davantage le cœur de l’Évangile, où les pauvres sont les destinataires privilégiés de la miséricorde divine »[24]. Réveiller les consciences endormies, voilà un des objectifs de cette Année Sainte. On doit nous apprendre à reconnaître la chair du Christ dans les petits, les malades, les pauvres et les exclus. Cette chair du Christ est rendue présente dans le corps des torturés, des blessés, des flagellés, des affamés et des égarés. L’ensemble de ces gestes et de ces attitudes réuni dans ce qu’on appelle les « œuvres de miséricorde corporelles et spirituelles » a une valeur prophétique encore de nos jours. En effet, ce qu’à partir du Moyen Âge, la tradition chrétienne a identifié comme les sept (7) œuvres de miséricorde corporelles et comme les sept (7) œuvres de miséricorde spirituelles constitue un véritable compendium de la sagesse évangélique. Si le nombre sept exprimait l’unité de la multiplicité (les 7 sacrements, les 7 péchés capitaux…), la distinction entre corporelle et spirituelle quant à elle, n’entendait pas séparer mais conjuguer la dimension naturelle et surnaturelle de l’homme. Pour ne pas devoir allonger encore mon exposé par un autre développement, qu’il me suffise de citer la pertinente réflexion du cardinal Walter Kasper qui fait un bon résumé de notre pensée : Selon l’ancien président du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens,

« certaines de ces œuvres sont très actuelles : donner à manger et à boire nous appelle à la justice dans un monde dans lequel les ressources de la vie sont distribuées d’une façon très injuste ; accueillir les étrangers devient une question de conscience face à des millions de réfugiés, question qui aujourd’hui est signe des temps ; il est de plus en plus important de visiter les malades et les personnes âgées, dans une société où ne compte souvent que celui qui est jeune, qui est sain et fort et qui a réussi, alors que dans notre société nous avons de plus en plus de personnes âgées qui restent seules ; libérer les prisonniers signifie améliorer et humaniser la situation des prisonniers et s’engager pour ceux qui sont en prison injustement (les prisonniers politiques, les prisonniers à cause de leur religion, comme les si nombreux chrétiens persécutés) »[25].

Comme on le voit, chaque œuvre de miséricorde corporelle propose un remède à une déficience du prochain[26]. L’intuition de cette réflexion est d’une évidence qui s’impose. Et on peut soutenir que si les chrétiens prennent au sérieux ces sept œuvres de miséricorde corporelles, ils transformeront en partie le monde et la force du témoignage de la charité de l’Église qui avait séduit Julien l’Apostat, pourrait de nouveau interpeller les consciences et les hommes de bonne volonté. On ne peut que partager la même intuition lorsque l’auteur prolonge sa réflexion sur les œuvres de miséricorde spirituelles en ces termes :

« tout le réalisme chrétien vient à la lumière quand nous nous tournons vers les œuvres de miséricorde spirituelle. En effet, la pauvreté n’est pas que matérielle, mais aussi culturelle, pauvreté de ceux qui n’ont pas accès à la culture (nous voilà devant le problème de l’analphabétisme), la pauvreté relationnelle, c’est-à-dire la pauvreté de communication de celui qui vit dans la solitude, la pauvreté spirituelle qui n’est pas la moindre, le vide et désert intérieur, le manque ou la disparition d’orientation dans la vie. En ce sens, les œuvres de miséricorde spirituelle deviennent de nouveau actuels : instruire les ignorants, conseiller ceux qui doutent, consoler les affligés, corriger les pécheurs, pardonner à ceux qui nous ont offensés, supporter ceux qui sont antipathiques (ce qui est le plus difficile), prier pour tous »[27].

Comme pasteurs, notre ministère nous donne de rencontrer tant et tant de pauvretés spirituelles et culturelles si bien que nous pouvons comprendre la justesse de ces propos. A notre tour, nous faisons l’expérience de notre propre pauvreté parce que la tâche est immense et seuls, avec des moyens limités, nous ne pouvons pas vaincre tous ces défis qui rappellent les douze travaux d’Hercule. Mais providentiellement, ce sentiment de notre pauvreté doit nous amener à reconnaître que l’action concrète demeure insuffisante si elle ne s’accompagne pas de la prière. D’ailleurs, la prière est une des œuvres spirituelles. Il est important de réaffirmer l’importance de la prière qui nous donne de puiser les forces en Dieu pour être ses collaborateurs dans notre mission de transformation du monde et des conditions de nos frères et sœurs. Le Pape François nous rappelle que « la priorité des priorités c’est d’être avec Jésus dans la prière ». C’est pourquoi la miséricorde divine doit être notre force, notre source d’inspiration et notre motivation pour travailler à changer nos diocèses et notre continent. 

 

Conclusion

Au terme de cet essai de réflexion autour de la dimension prophétique de l’Église qui part de la miséricorde divine comme source d’espérance pour la Nouvelle Évangélisation, je n’ai pas pu faire tout le tour du sujet. Qu’il me soit permis de souligner que j’aurais voulu traiter d’autres aspects comme la dimension ecclésiale de la miséricorde ou la grande actualité des œuvres de miséricorde corporelles et spirituelles. Mais on ne peut pas tout traiter. Ce congrès à l’échelle du continent africain en cette année de la Miséricorde nous permet de maintenir en veille notre mémoire de chrétiens et de pasteurs devant cette grande vérité de la révélation chrétienne que nous sommes tentés souvent d’oublier : la Miséricorde, attribut le plus admirable de Dieu. Avec le Pape François, nous pouvons reconnaître que ce « message est si clair, si direct, si simple et éloquent qu’aucune herméneutique ecclésiale n’a le droit de le relativiser »[28]. En effet, pour nous les hommes et pour notre salut, le Fils de Dieu s’est fait homme et est mort sur la croix pour notre rédemption. Ainsi, Jésus s’est fait l’un de nous et s’est identifié aux plus petits. Il a opté pour les pauvres et s’est abaissé sur jusqu’à la croix. Cet abaissement se poursuit et doit se poursuivre dans son corps qui est l’Eglise. C’est pourquoi, par toute sa vie, l’Église doit célébrer la miséricorde parce qu’elle existe pour cette mission. Ils sont nombreux ceux qui ont faim et soif aujourd’hui dans nos diocèses et sur notre continent et qui ne trouvent souvent personne pour apaiser leur faim et leur soif et donner un vrai sens à leur existence. C’est à cette foule qui attend que l’Église d’Afrique doit proposer avec audace l’expérience de la rencontre avec le Christ miséricordieux qui ne se fatigue jamais de pardonner et qui ne condamne personne. Mais si l’Église existe pour célébrer la miséricorde, il va de soi que la pastorale ne peut se confondre avec une pseudo-miséricorde qui se traduirait par une pastorale de complaisance qui voudrait dispenser de la conversion. Le message du Christ au début de son ministère est un appel à la conversion. C’est en se convertissant que l’homme peut entrer dans le grand mystère de la miséricorde divine, en contemplant le visage du Christ. Ce mystère de la miséricorde divine nous invite à faire nôtre cette pensée de Saint Ignace de Loyola que le Catéchisme de l’Église Catholique rappelle en ces termes : « Priez comme si tout dépendait de Dieu et travaillez comme si tout dépendait de vous »[29]. Puisse Dieu donner cette grâce à nos Églises diocésaines et à tout notre continent afin que notre zèle missionnaire nous pousse à être des témoins crédibles de cette Bonne Nouvelle de la Miséricorde de Dieu. Je vous remercie !

 

 

 

                                                Cardinal Philippe N. OUEDRAOGO

                                                Archevêque de Ouagadougou

                                                Burkina Faso

[1] Jean-Paul II, Lettre Encyclique Dives in misericordia, n. 13. Cette affirmation de saint Jean-Paul II est prolongée et mise en lumière par l’affirmation du Pape François en ces termes : « l’Église ressent fortement l’urgence d’annoncer la miséricorde de Dieu. La vie de l’Église est authentique et crédible lorsque la miséricorde est l’objet d’une annonce convaincante. Elle sait que sa mission première, surtout à notre époque toute remplie de grandes espérances et de fortes contradictions, est de faire entrer tout un chacun dans le grand mystère de la miséricorde de Dieu, en contemplant le visage du Christ. L’Église est d’abord appelée à être témoin véridique de la miséricorde, en la professant et en la vivant comme le centre de la Révélation de Jésus-Christ ». Cfr. François, Bulle d’indiction du Jubilé extraordinaire de la Miséricorde, Misericordiae Vultus, n. 25.

 

[2] François, Bulle d’indiction du Jubilé extraordinaire de la Miséricorde, Misericordiae Vultus, n. 6.

[3] La discussion sur cette question est encore ouverte. Plusieurs soutiennent que Marcion par le fait qu’il avait sélectionné des livres du Nouveau Testament qu’il considérait comme les seuls livres non contaminés, il avait d’une certaine manière contraint l’Église à définir la liste des livres canoniques. Au-delà de cette discussion, l’hérétique Marcion a joué un rôle dans le fait qu’il a amené l’Église a justifié son lien avec l’Ancien Testament.

[4] Conseil Pontifical pour la promotion de la Nouvelle Évangélisation, La miséricorde divine chez les Pères de l’Église. Jubilé de la miséricorde. Testes officiels, Mame, Paris 2016, 17-18.

[5] Benoît XVI, Lettre Encyclique Deus Caritas est, n. 24.

[6] Benoît XVI, Lettre Encyclique Deus Caritas est, n. 24.

 

[7] Paul VI, Homélie au sanctuaire des Martyrs Ougandais de Namugongo à Kampala, in www.vatican.va/content/paul-vi/fr/homlies/1969/documents/5 août 2016.

[8] Il est édifiant de réentendre l’apologie de la vie des premiers chrétiens dans la lettre à Diognète qui tranchait avec la vie des autres : « Les chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par les vêtements…Ils se conforment aux usages locaux pour les vêtements, la nourriture et la manière de vivre, tout en manifestant les lois extraordinaires et vraiment paradoxales de leur république spirituelle…Toute terre étrangère leur est une patrie et toute patrie une terre étrangère…Ils sont dans la chair, mais ne vivent pas selon la chair. Ils passent leur vie sur la terre, mais sont citoyens du ciel… En un mot, ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde ». La lettre à Diognète, V-VI.

[9] François, Bulle d’indiction du Jubilé extraordinaire de la Miséricorde, Misericordiae Vultus, n. 12.

[10] Cfr. H. De Lubac, Méditation sur l’Église, Éditions Montagne, Aubier 1968, 23-31.

[11] François, Bulle d’indiction du Jubilé extraordinaire de la Miséricorde, Misericordiae Vultus, n. 10.

[12] François, Exhortation Apostolique Evangelii Gaudium, n. 50.

[13] François, Exhortation Apostolique Evangelii Gaudium, n. 50.

[14] Jean-Paul II, Exhortation Apostolique post-synodale Patores dabo vobis, n. 10.

[15] Concile œcuménique Vatican II, Constitution pastorale Gaudium et spes, n. 1.

[16] Benoît XVI, Exhortation post-synodale Africae Munus, n. 42.

[17] Lors de la présentation des vœux à la curie en décembre 2013, le Pape François avait dressé un catalogue de maux qui guette la curie, toute communauté, toute congrégation, toute paroisse et tout chrétien.

[18] François, Exhortation Apostolique Evangelii Gaudium, n. 93.

[19] François, Exhortation Apostolique Evangelii Gaudium, n. 93.

[20] François, Bulle d’indiction du Jubilé extraordinaire de la Miséricorde, Misericordiae Vultus, n. 10. Dans le même registre le Pape affirme avec justesse que « « l’Église sera encore davantage appelée à soigner ces blessures, à les soulager avec l’huile de la consolation, à les panser avec la miséricorde et à les soigner par la solidarité et l’attention. Ne tombons pas dans l’indifférence qui humilie, dans l’habitude qui anesthésie l’âme et empêche de découvrir la nouveauté, dans le cynisme destructeur. Ouvrons nos yeux pour voir les misères du monde, les blessures de tant de frères et sœurs privés de dignité, et sentons-nous appelés à entendre leur cri qui appelle à l’aide ». Cfr. Misericordiae Vultus, n. 15.

[21] Benoît XVI, Exhortation post-synodale Africae Munus, n. 169.

[22] Jean XXIII, « Discours lors de l’ouverture solennelle du Concile Vatican II », AAS 54 (1962), 792.

[23] Benoît XVI, Lettre Encyclique Deus Caritas est, n. 31, b.

 

[24] François, Bulle d’indiction du Jubilé extraordinaire de la Miséricorde, Misericordiae Vultus, n. 15.

[25] W. Kasper, « Conférence sur la miséricorde aux Bernardins », in La Documentation Catholique (2015), n. 2520, 122.

[26] Tous ceux qui voudront prolonger la réflexion pourront consulter utilement l’encyclique de Benoît XVI Caritatis in Veritate où il y a un approfondissement de notre thème : Le Pape affirme que « le droit à l’alimentation, de même que le droit à l’eau, revêtent un rôle important pour l’acquisition d’autres droits, en commençant avant tout par le droit fondamental à la vie. Il est donc nécessaire que se forme une conscience solidaire qui considère l’alimentation et l’accès à l’eau comme droits universels de tous les êtres humains, sans distinction ni discrimination ». Cfr. Benoît XV, Lettre Encyclique Caritatis in Veritate, n. 27.

[27] W. Kasper, « Conférence sur la miséricorde aux Bernardins », in La Documentation Catholique (2015), n. 2520, 122-123.

[28] François, Exhortation Apostolique Evangelii Gaudium, n. 194.

[29] Catéchisme de l’Église Catholique, n. 2834.


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